CORENTHIN THILLOY

Le travail de Corenthin s’oriente vers les objets qui remplissaient, en d’autres temps, des fonctions sociales importantes, passés en désuétude dans notre monde contemporain. Pendant sa résidence à la ferme du Rutin, Corenthin recréera un objet traditionnel central dans les cultures humaines depuis l’Antiquité et qui était encore utilisé jusqu’à la moitié du XX ème siècle : des tampons à pain. Les tampons à pain étaient utilisés pour marquer les pains, avant de les enfourner dans les grands fours communaux, pour distinguer les pâtes. Ils étaient témoins de cérémonies et rituels autour du pain, de grands moments de fabrication et de dégustation collectives.

« Les objets racontent des histoires et amènent celle ou celui qui les regarde à construire des ponts, des liens, une forme de compréhension, d’appréhension embryonnaire du système des objets et de celles et ceux qui les régissent. On se demande mais on n’a pas la réponse. Car ce sont des objets désuets, ou en cours de désuétude, et considérés comme des éléments dits d’« art populaire » et donc inutiles à notre société contemporaine. (…). Alors le meilleur moyen de ne pas oublier c’est d’en refaire : d’en proposer une vision personnelle ou collective, d’en relancer l’usage ou de penser à des alternatives. »

Corenthin Thilloy

Le projet de cette résidence est un projet majoritairement
collectif et s’articule autour de trois enjeux et questions :

  •  La dé-désuétude d’un objet et de son/ses usage(s) et les histoires qui en découlent ;

  •  Le design comme champ d’expérimentation des gestes et des choses ;

  •  « Où nait le rituel ? »

Le projet consistera en un travail de céramique,
de partage, de narration et de boulangerie.

 

Son parcours

Corenthin Thilloy est diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure d’Arts de Limoges en 2018 avec un Diplôme national supérieur d’expression plastique en option Art, mention Design
d’Objet.

Tampon à pain rituel au Musée d'art cycladique d'Athènes

Entretien

Corenthin, tu viendras travailler à la ferme du 9 au 28 avril 2021. Peux-tu te présenter ?

Je suis girondin d’origine et suis venu m’installer à Limoges en 2013 pour mes études, au sein de l’École Nationale Supérieure d’Art de Limoges. Je voulais me former en céramique. L’école m’a plu car il y avait une section design avec des espaces de travail incroyables, et étudier dans cette école ne correspondait pas à un enseignement purement technique et pragmatique. J’en suis sorti diplômé en 2018, année pendant laquelle j’ai réfléchi à ma vie et à mon travail, aux évolutions que ce dernier devait nécessairement prendre. 

 

L’année d’après j’ai trouvé un poste en CDD en tant qu’ouvrier agricole au sein d’un élevage bovin de viande, en Corrèze, avec pour spécialité l’engraissement de veaux sous la mère. C’était super, chez des gens supers, et j’ai failli renier l’art, alors qu’en fait, j’ai toujours des idées. Simplement tout a changé : mon travail a changé et ma vie aussi, car désormais, des années après avoir choisi un bac arts appliqués pour être architecte, je souhaite travailler avec les animaux, pour le plaisir, le travail en extérieur et l’aspect pragmatique que je recherche. 

 

En plus de la pratique du design, bien entendu. Car à la fin de mes études la question se posait de savoir si j’étais dans la bonne section, et en fait, oui : je suis designer. Avec un travail un peu curieux, je l’entends, mais toutefois designer. Et parallèlement je veux travailler dans l’élevage. Je crois que des ponts existent entre tout un tas de choses, et c’est celui-ci sur

lequel j’ai décidé de traverser.

 

Peux-tu présenter le projet qui t'amène parmi nous cette année ?

Lorsque j’étais au musée cycladique d’Athènes, je me suis retrouvé nez à nez avec un tampon pour marquer le pain béni en pierre calcaire. C’est un objet religieux orthodoxe, pour lequel les seules informations que je détiens pour l’instant sont les gestes que j’imagine existants à travers son usage. Alors je souhaite travailler sur cet objet, en céramique cette fois, car c’est ce que je sais faire, et il me semble qu’il serait super de pouvoir les fabriquer du début à la fin, en commençant par la recherche de l’argile dans la nature jusqu’à la fabrication d’un four papier et le marquage du pain. 

 

Ce qui m’intéresse dans ce projet ce sont les gestes qui découleront du marquage du pain. Dans quel contexte cela se déroulera-t-il, sous quel ciel, avec qui et ce qui se dira, et peut-être, idéalement, les éléments immatériels qui en découleront : émotions, discussions, silences, etc… Je vois ça comme le passage d’un livre. Ainsi, outre les tampons, il y aura un court film et une édition qui rendront compte de ce travail, recueillant propos, photos, recettes et récits.

Comment t'es venu cet intérêt pour ces objets et rituels obsolètes ? Pourquoi vouloir faire revivre ces rituels et ces objets ?

Comme je vous le disais, j’ai étudié en design. Et au fur et à mesure de mes études, mon intérêt s’est concentré non plus principalement sur un objet, mais sur les usages qui en découlaient. Par usage j’entends l’emploi, les gestes, car c’est l’essence même du design, mais aussi les histoires qui s’y rattachent. Les histoires dans l’Histoire avec un grand H, mais aussi les histoires locales, communautaires, religieuses, et ce qui les a vues naître, sur quel type de territoire, pourquoi, pour qui, etc. En somme, des questions de designer. Et comme à chaque fois que je me focalise sur un objet particulier, je n’ai aucune information, alors il y a blocage. Je veux en savoir plus. Et je veux surtout que ça sorte du musée. Parce que je suis sûr qu’il y a des possibilités de réinsertion autour desquelles réfléchir, et que le type d’un objet renvoie nécessairement à un communautarisme. Je veux savoir ce qui fédère les gens, pour quelles raisons et pour quoi, et c’est à travers les objets que la recherche débute.

Quelles sont tes références artistiques (ou autres) ? Tes sources d'inspiration ?

Mes sources d’inspiration sont les musées d’histoire et d’arts et traditions populaires. Souvent c’est un peu mélangé et cela correspond à des musées locaux. On y trouve des objets absolument incroyables, formellement notamment, et généralement il n’y a pas d’autres informations que des dates, des provenances et ce qu’on en déduit grâce à nos bibliothèques cérébrales personnelles. 

 

Ensuite il y a les livres, pour le rêve. Des livres théoriques il y en a mais ce ne sont pas des sources d’inspiration, ils sont là pour m’aider à comprendre et je leur en suis très reconnaissant - notamment Jean Cuisenier, pour Penser le rituel. Mais ce sont surtout des romans et des nouvelles qui me font réfléchir : ce sont ceux de Jean Giono pour l’idéalisme et mes souhaits de vie, ce sont ceux de Herbert Georges Wells pour un monde absolument impensable, et tant d’autres, fantastiques ou non, comme Italo Calvino ou Marcel Pagnol. 

 

Cependant, ce sont principalement les objets qui m’inspirent, et ce qui s’y rattache : souvent la parole des gens qui me racontent leurs histoires, notamment celles liées à un aspect « irréel » d’un territoire et de leurs habitants, des histoires de mauvais œil et de pratiques collectives. Et puis les gestes, les mots et les objets qui se déploient entre.

Qu'est-ce qui t'a attiré dans notre offre de résidence et dans le projet Polymorphe corp. en particulier ?

C’est l’implantation du projet Polymorphe corp. à la campagne, dans une ferme avec des moutons. C’est ce projet de tiers-lieu auquel je suis sensible et qui me semble indispensable aujourd’hui. Je me sens mieux à la campagne et il y est possible de réaliser des choses, également en art, totalement différentes qu’en ville. Les bruits et les odeurs ne sont pas les mêmes, ni les espaces et le rapport à ces derniers.

Peux-tu nous parler des ateliers que tu vas proposer aux habitants ? Quelle place auront ces ateliers dans la réalisation de ton projet ?

Je vais proposer aux habitants de réaliser le projet ensemble : il me semble que le projet, mené seul, n’aurait pas d’intérêt. Je souhaite faire découvrir aux habitants ce que moi je connais, à savoir des techniques de céramique que j’ai éprouvées, seul ou lorsque j’étais étudiant. Je souhaite également que l’on se raconte des histoires comme dans une réunion dominicale. En ce sens, le projet sera réalisé tous ensemble, du début à la fin : nous irons récupérer et préparer la terre, façonner les tampons et les graver, chacun y gravant ce qu’il souhaite, et nous les cuirons, après avoir construit un four éphémère et avant de marquer le pain. C’est la participation des habitants qui, à travers l’observation et le partage, me permettra de comprendre et de rendre compte du potentiel que ce type de pratique collective peut avoir. 

 

Quel lien entretiens-tu avec la ruralité ? Quelle place la campagne occupe dans ta vie ? Dans ton travail ?  

 

J’ai grandi à la campagne. D’abord dans le Médoc, puis vers les Landes de Gascogne. Du côté de ma mère, mes grands-parents sont en Entre-deux-Mers. J’apprécie beaucoup la campagne, et c’est même là où je me sens le mieux. 

Je veux vivre à la campagne, avec des animaux, me former dans l’élevage et continuer ma pratique. En somme y vivre, avoir la possibilité de faire un verger, offrir la possibilité à mes fruitiers de grandir en terre, et peut-être d’avoir un peu de vigne, pour faire du moelleux.

Four à papier

Le mot de Bony

Parmi les 60 candidatures reçues par Polymorphe corp. au mois de septembre 2020, celle de Corenthin Thilloy a tout de suite touché les administrateurs. Nous étions en quête de cohérence dans le choix de nos artistes, dans l'élaboration d'une ligne artistique claire. C'était la première fois que nous rédigions un appel à résidence ouvert et nous cherchions des projets qui fassent écho au projet global de Polymorphe corp.  

Il nous a semblé que le travail de Corenthin répondait tout à fait à nos interrogations sur les savoir-faire, les traditions, les rituels du passé, souvent centraux dans la vie rurale d'autrefois, et leur présence / leur absence dans notre vie contemporaine. Comment faire vivre ou revivre le lien social dans les campagnes ? Par quels rituels, quels objets ? Quelle place du passé dans notre présent ? Comment repenser nos modes de vie afin qu'ils soient en accord avec nos valeurs d'écologie, de partage, de vivre ensemble ?  

 

Choisir des artistes qui s'ancraient dans notre territoire rural, très éloigné des grands centres urbains était aussi primordial. Nous cherchions des artistes qui s'inscrivent dans l'ouverture et la curiosité vis-à-vis du Bourbonnais. Des artistes pour qui l'offre de résidence ici aurait un sens profond.  

 

Aussi, pour encourager les liens entre les artistes et le territoire, il nous tenait à cœur de faciliter un véritable échange. En effet, le territoire profite aux artistes ; d'une part, par le cadre qui leur est offert pour travailler et les rencontres qu'ils font sur place (les participants aux ateliers, les publics venus apprécier leur travail lors d'exposition de sortie de résidence), et d’autre part, dans la mise en lien avec des acteurs du territoire. Nous avons donc profité de la présence des artistes pour organiser des rencontres protéiformes avec/dans ? le Bourbonnais, autour de leurs pratiques.

Pendant la résidence de Corenthin Thilloy, nous organiserons un stage en boulangerie avec Pierre-Yves Goussard, un artisan boulanger local qui partagera son savoir-faire lors d’une initiation ouverte à 15 personnes. Cela nous permettra d'inaugurer les tampons à pain fabriqués par Corenthin et les participants aux ateliers. Ce stage se déroulera à Ainay-le-Château, chez Sandrine et Cédric Tourret qui nous ouvriront généreusement les portes de leur ferme et de leur four ancien. Aussi, nous organiserons la visite d'une meunerie bio traditionnelle, chez Monika et Ulrich Fehlmann, à Hérisson, où nous découvrirons le processus de fabrication de farine et d'huile. 

Enfin, le travail de Corenthin Thilloy sera exposé, avec celui de Sophie Deltombe, autre artiste résidente présente en avril, lors d'un vernissage de leurs œuvres à la ferme du Rutin. Ces temps forts de la résidence permettront aux habitants de découvrir les artistes, leur travail, d'échanger avec eux. 

Cette résidence sera donc un temps d'échanges, de rencontres et de création, qui profitera autant aux artistes qu'aux habitants du Bourbonnais. 

Nous contacter

Léopold : 06.08.32.65.70 

Bony : 06.83.86.58.08

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